

PROPOS
EN
Diplômé de la faculté des arts de l’université de Strasbourg, mon dessin s’est déployé pendant plus de vingt ans en Europe, dans des lieux où les individus inventent des stratégies pour habiter des situations anxiogènes de tension ou de fragilité.
Mon intervention graphique ne représentait pas ces expériences ; elle participait à leur environnement.
Aujourd’hui, cette recherche quitte l’enveloppe architecturale pour se concentrer sur la figure humaine.
Le terrain change, la question demeure.
Je dessine à grande échelle des personnes qui n'ont pas l'habitude de poser et qui, pourtant, acceptent de se confier nues, en sachant que ce moment deviendra une œuvre. Puis je rature ce que des semaines de travail ont construit. Entre le modèle et moi se joue un rapport de pouvoir, et ce qui le noue est la vulnérabilité que ces corps s'attribuent à eux-mêmes.
Ce consentement n'a rien d'anodin : il expose ce que d'ordinaire on garde par-devers soi. Cette vulnérabilité n'est pas une qualité que je recherche chez eux ; elle surgit dans l'échange lui-même. Devant l'objectif, chacun élabore sa défense. N'étant pas dirigés, ils verrouillent l'intime dans une posture chorégraphiée que nul n'a apprise et que tous répètent.
L'épreuve que l'on croit strictement intime ne l'est jamais tout à fait. L'appréhension de se montrer, l'art de se soustraire, chacun les partage. Au moment de la pose, le modèle me propose une manière de regarder son corps : sa position, sa retenue, l'endroit qu'il couvre ou qu'il désigne composent déjà une proposition de lecture sur lui-même.
Ce que trahissent ces gestes de pudeur est une dépendance. On ne se dérobe que parce qu'on est regardé ; on n'est vulnérable que par le lien à l'autre. Ce qui m'occupe n'est donc pas l'inventaire des injonctions qui pèsent sur les corps : la minceur, la jeunesse, la norme. Que ces diktats existent et nous façonnent, nul ne l'ignore. Ce que je cherche à comprendre, c'est pourquoi ils opèrent : pourquoi ils nous atteignent quand rien, en apparence, ne nous y contraint. Le regard de l'autre ne demeure pas au-dehors ; il pénètre le corps et décide de ce qu'il ose paraître. Mes dessins ne décrivent pas cette emprise, ils la font éprouver.
Tout, dans la mise en scène, travaille à imposer le corps : le très grand format, la contre-plongée qui érige le modèle en géant, l'éclairage dur et contrasté. La monumentalité crée une confrontation physique : devant ces corps plus grands que lui, le spectateur ne contemple pas, il se mesure. À la manière de se regarder que le modèle m'a proposée, j'oppose la mienne : le cadrage, l'éclairage, le point de vue, l'acéphalie, le choix d'une image plutôt qu'une autre. L'artiste s'interpose. Je me réapproprie l'image de ce corps qui, un instant, s'était confié.
Une photographie donnerait le corps presque tel quel : on y verrait le fait. Le dessin, lui, interpose ma main. Ce que le spectateur juge n'est plus seulement le corps, mais ma façon de le rendre : mon œil, mon trait, mon savoir-faire. Et c'est là que le piège se referme sur moi. Savoir dessiner relève aussi de l'ego : à force de bien dessiner, je m'éloigne du sujet. On commente le trait plutôt que le modèle, le corps disparaît derrière la technique, et je reproduis le geste même dont je parlais — détourner l'attention, camoufler ce qui m'a été confié. De ce qu'il m'a livré, je tire une démonstration. Ce dessin achevé, sans griffure, offre une contemplation confortable, et ce confort le trahit. Je ne peux pas m'arrêter là.
Alors je griffe. À la gomme, au graphite, au pastel, je raye, je superpose, j'efface ce que des semaines de travail ont construit. Le geste n'est pas un mouvement d'humeur : il devient l'opération centrale du travail. La ligne me retenait pour elle-même : sa poudre, sa lenteur, ce paysage haptique où je me plongeais, la caresse qui précédait l'incision. Puis vient le trait improvisé, qui n'est pas signe mais corps, énergie déposée plus que sens inscrit. Une grande ligne tracée sur le vide reste une ligne ; la même ligne portée sur un corps représenté devient un acte. Là est l'iconoclasme : on ne s'en prend à une image que parce qu'on la sait chargée, investie d'une croyance qu'on ose profaner. En raturant le corps d'un autre, je le rends au dessin, et ce retour prend la forme d'une agression. Le piège, alors, se redouble : en croyant détruire la belle image, je la refais autrement, je fais de la griffure une beauté à son tour. Le modèle sert deux fois, à l'image puis à sa destruction, et cette asymétrie peut se vivre comme une dépossession.
Devant le corps griffé, la distance n'est plus offerte. Il nous faut nous demander si nous assistons à une profanation, si nous la cautionnons, si nous la condamnons, si nous en jouissons. L'œuvre nous fait subir ce qu'elle décrit : ce jugement qui rend vulnérable.
Demeure la question que je laisse ouverte : est-ce que je respecte le modèle, ou est-ce que je le trahis ? Il m'a confié quelque chose d'honnête en sachant que cela lui échapperait. En faisant de sa fragilité une image aboutie, que l'on pourra trouver belle, est-ce que je l'honore ou est-ce que je m'en sers ? Je n'ai pas de réponse rassurante, et je n'en attends plus. Si l'œuvre met en cause jusqu'à celui qui tient le crayon, personne n'échappe à la responsabilité du regard : ni le modèle, ni le spectateur, ni moi.
Rendre le dernier mot au modèle.
Une fois le dessin achevé, je propose au modèle d'enregistrer seul un message vocal, qu'il m'enverra et qui accompagnera l'œuvre exposée ; une parole qui échappe entièrement à mon contrôle. L'image se retire alors pour que le sujet cesse d'être regardé et se mette à dire. L'effacement ne laisse pas le vide : il laisse une voix. Certains refusent soit par pudeur, ou parce qu'ils estiment n'avoir rien à ajouter après m'avoir laissé leur image. Ceux qui répondent m'ont livré une intimité plus troublante encore, que j'ai reçue comme un coup d’estoc porté à toute ma démarche. Le modèle peut demander qu'on altère sa voix : il garde alors un pouvoir sur ce qu'il livre, quand bien même nous restons les deux seuls à savoir que c'est lui. Ce qui s'était vécu comme une dépossession se reprend là.
Je ne modifie pas le dessin après coup, mais cette parole fait partie de l'œuvre : le travail cesse d'être mon seul monologue. Reste une friction que je ne maîtrise pas : cette voix entame-t-elle mon autorité d'auteur, ou la conforte-t-elle en la déguisant en dialogue ?
PROPOS
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Diplômé de la faculté des arts de l’université de Strasbourg, mon dessin s’est déployé pendant plus de vingt ans en Europe, dans des lieux où les individus inventent des stratégies pour habiter des situations anxiogènes de tension ou de fragilité.
Mon intervention graphique ne représentait pas ces expériences ; elle participait à leur environnement.
Aujourd’hui, cette recherche quitte l’enveloppe architecturale pour se concentrer sur la figure humaine.
Le terrain change, la question demeure.
Je dessine à grande échelle des personnes qui n'ont pas l'habitude de poser et qui, pourtant, acceptent de se confier nues, en sachant que ce moment deviendra une œuvre. Puis je rature ce que des semaines de travail ont construit. Entre le modèle et moi se joue un rapport de pouvoir, et ce qui le noue est la vulnérabilité que ces corps s'attribuent à eux-mêmes.
Ce consentement n'a rien d'anodin : il expose ce que d'ordinaire on garde par-devers soi. Cette vulnérabilité n'est pas une qualité que je recherche chez eux ; elle surgit dans l'échange lui-même. Devant l'objectif, chacun élabore sa défense. N'étant pas dirigés, ils verrouillent l'intime dans une posture chorégraphiée que nul n'a apprise et que tous répètent.
L'épreuve que l'on croit strictement intime ne l'est jamais tout à fait. L'appréhension de se montrer, l'art de se soustraire, chacun les partage. Au moment de la pose, le modèle me propose une manière de regarder son corps : sa position, sa retenue, l'endroit qu'il couvre ou qu'il désigne composent déjà une proposition de lecture sur lui-même.
Ce que trahissent ces gestes de pudeur est une dépendance. On ne se dérobe que parce qu'on est regardé ; on n'est vulnérable que par le lien à l'autre. Ce qui m'occupe n'est donc pas l'inventaire des injonctions qui pèsent sur les corps : la minceur, la jeunesse, la norme. Que ces diktats existent et nous façonnent, nul ne l'ignore. Ce que je cherche à comprendre, c'est pourquoi ils opèrent : pourquoi ils nous atteignent quand rien, en apparence, ne nous y contraint. Le regard de l'autre ne demeure pas au-dehors ; il pénètre le corps et décide de ce qu'il ose paraître. Mes dessins ne décrivent pas cette emprise, ils la font éprouver.
Tout, dans la mise en scène, travaille à imposer le corps : le très grand format, la contre-plongée qui érige le modèle en géant, l'éclairage dur et contrasté. La monumentalité crée une confrontation physique : devant ces corps plus grands que lui, le spectateur ne contemple pas, il se mesure. À la manière de se regarder que le modèle m'a proposée, j'oppose la mienne : le cadrage, l'éclairage, le point de vue, l'acéphalie, le choix d'une image plutôt qu'une autre. L'artiste s'interpose. Je me réapproprie l'image de ce corps qui, un instant, s'était confié.
Une photographie donnerait le corps presque tel quel : on y verrait le fait. Le dessin, lui, interpose ma main. Ce que le spectateur juge n'est plus seulement le corps, mais ma façon de le rendre : mon œil, mon trait, mon savoir-faire. Et c'est là que le piège se referme sur moi. Savoir dessiner relève aussi de l'ego : à force de bien dessiner, je m'éloigne du sujet. On commente le trait plutôt que le modèle, le corps disparaît derrière la technique, et je reproduis le geste même dont je parlais — détourner l'attention, camoufler ce qui m'a été confié. De ce qu'il m'a livré, je tire une démonstration. Ce dessin achevé, sans griffure, offre une contemplation confortable, et ce confort le trahit. Je ne peux pas m'arrêter là.
Alors je griffe. À la gomme, au graphite, au pastel, je raye, je superpose, j'efface ce que des semaines de travail ont construit. Le geste n'est pas un mouvement d'humeur : il devient l'opération centrale du travail. La ligne me retenait pour elle-même : sa poudre, sa lenteur, ce paysage haptique où je me plongeais, la caresse qui précédait l'incision. Puis vient le trait improvisé, qui n'est pas signe mais corps, énergie déposée plus que sens inscrit. Une grande ligne tracée sur le vide reste une ligne ; la même ligne portée sur un corps représenté devient un acte. Là est l'iconoclasme : on ne s'en prend à une image que parce qu'on la sait chargée, investie d'une croyance qu'on ose profaner. En raturant le corps d'un autre, je le rends au dessin, et ce retour prend la forme d'une agression. Le piège, alors, se redouble : en croyant détruire la belle image, je la refais autrement, je fais de la griffure une beauté à son tour. Le modèle sert deux fois, à l'image puis à sa destruction, et cette asymétrie peut se vivre comme une dépossession.
Devant le corps griffé, la distance n'est plus offerte. Il nous faut nous demander si nous assistons à une profanation, si nous la cautionnons, si nous la condamnons, si nous en jouissons. L'œuvre nous fait subir ce qu'elle décrit : ce jugement qui rend vulnérable.
Demeure la question que je laisse ouverte : est-ce que je respecte le modèle, ou est-ce que je le trahis ? Il m'a confié quelque chose d'honnête en sachant que cela lui échapperait. En faisant de sa fragilité une image aboutie, que l'on pourra trouver belle, est-ce que je l'honore ou est-ce que je m'en sers ? Je n'ai pas de réponse rassurante, et je n'en attends plus. Si l'œuvre met en cause jusqu'à celui qui tient le crayon, personne n'échappe à la responsabilité du regard : ni le modèle, ni le spectateur, ni moi.
Rendre le dernier mot au modèle.
Une fois le dessin achevé, je propose au modèle d'enregistrer seul un message vocal, qu'il m'enverra et qui accompagnera l'œuvre exposée ; une parole qui échappe entièrement à mon contrôle. L'image se retire alors pour que le sujet cesse d'être regardé et se mette à dire. L'effacement ne laisse pas le vide : il laisse une voix. Certains refusent soit par pudeur, ou parce qu'ils estiment n'avoir rien à ajouter après m'avoir laissé leur image. Ceux qui répondent m'ont livré une intimité plus troublante encore, que j'ai reçue comme un coup d’estoc porté à toute ma démarche. Le modèle peut demander qu'on altère sa voix : il garde alors un pouvoir sur ce qu'il livre, quand bien même nous restons les deux seuls à savoir que c'est lui. Ce qui s'était vécu comme une dépossession se reprend là.
Je ne modifie pas le dessin après coup, mais cette parole fait partie de l'œuvre : le travail cesse d'être mon seul monologue. Reste une friction que je ne maîtrise pas : cette voix entame-t-elle mon autorité d'auteur, ou la conforte-t-elle en la déguisant en dialogue ?